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L'Union Européenne s'engage a reculons

Malgré l’insistance de la France, le déploiement de la mission militaire de l’Union européenne (Eufor) dans l’est du Tchad et dans le nord-est de la République centrafricaine est sans cesse repoussé depuis le mois de novembre 2007. Approuvée par les Nations unies, elle a officiellement pour but d’améliorer la sécurité des populations réfugiées et déplacées d’une région déstabilisée par le conflit du Darfour (1).

Les retards qui affectent l’Eufor révèlent les difficultés inhérentes à toute politique de sécurité en Afrique, où s’expriment, sur fond d’enjeux géoéconomiques, l’interventionnisme des anciennes puissances coloniales (ici la France) et des tentatives de « multilatéralisation » dans un cadre international ou panafricain.

Comment expliquer, en effet, que les pays de la « vieille Europe » avec leur 1,7 million de militaires – plus que les Américains (1,4 million) – éprouvent autant de difficultés à réunir les 4 300 hommes de l’Eufor ? Comment expliquer les retards de l’Union européenne pour réunir les moyens aériens, médicaux et logistiques nécessaires ? Comment expliquer la curieuse organisation des opérations ?

Commandée par le général irlandais Patrick Nash, la force dispose d’un état-major de 150 membres, mis à disposition par la France au mont Valérien, et de seulement 3 700 soldats (contre les 4 300 prévus) placés sous la direction opérationnelle du général français Jean-Philippe Ganascia. La France fournira un peu plus de 2 100 hommes à l’Eufor en lui affectant, dans un premier temps, ses soldats déjà présents au Tchad et en Centrafrique. Le reste des forces viendra d’Irlande, de Suède, de Roumanie, d’Autriche et des Pays-Bas. Les Belges fourniront des moyens logistiques, les Espagnols et les Grecs ont promis trois avions, et les Finlandais quelques hommes. Absents remarqués de ce déploiement : le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Italie.

Echaudés par le précédent congolais (2), ces derniers ne souhaitent pas jouer les auxiliaires de l’armée française. Mais, au-delà des susceptibilités, c’est la politique étrangère de Paris au Tchad qui semble poser problème à certains pays membres de l’Union. Dans l’est du pays, où l’Eufor doit intervenir, ont lieu d’importants combats à l’arme lourde entre rebelles et forces armées nationales tchadiennes. Dans cette région, outre les incursions des miliciens arabes pro-Khartoum (3), pullulent des groupes hostiles au régime autoritaire du président Idriss Déby Itno, soutenu par la France. L’opposition reproche à l’armée française d’effectuer des missions de reconnaissance aérienne pour le compte de l’armée nationale tchadienne.

Si Paris assure ne pas prendre part aux combats, les rebelles de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) affirment le contraire et se déclarent même en état de belligérance avec la France (4). Les faits semblent leur donner raison. Ainsi, en avril 2006, les tirs d’un avion français ont stoppé l’avancée vers N’Djamena des colonnes du Front uni pour le changement (FUC). L’intervention européenne au Tchad souffre de cette interférence. « Je m’interroge sur les intentions réelles de l’Union européenne, a ainsi déclaré M. Saleh Allazam Albissaty, du Rassemblement des forces pour le changement (RFC) (5). S’ils viennent sous prétexte de la situation au Darfour et s’interposent contre notre avancée sur la capitale, nous ne les laisserons pas faire. »

Paris se retranche derrière l’accord de coopération militaire signé en 1976 avec le Tchad. Il prévoit notamment un appui au renseignement mais aussi un soutien logistique et médical. Des accords similaires ont été signés avec d’autres pays africains (lire « Accords tous azimuts »). C’est en vertu de ce traité signé avec N’Djamena que l’aviation française procède à des vols de reconnaissance à l’aide de Mirage F1 CR, que 900 militaires français sont en permanence basés à N’Djamena et 200 autres à Abéché. Mais Paris ne semble pas utiliser ce pouvoir d’influence pour obliger les parties tchadiennes à respecter leurs engagements vis-à-vis de la « communauté internationale » dans le cadre du processus de paix (6).

La France exclut même des négociations certains acteurs-clés du conflit, y compris des organisations non gouvernementales (ONG). La diplomatie européenne dans l’est du Tchad et dans le nord de la République centrafricaine, dominée par Paris, subit les conséquences de cette partialité. « Nous avons des discussions avec la Croix-Rouge internationale tout le temps, mais nous n’en n’avons jamais eu avec un représentant de l’Union européenne ou de l’ONU  (7) », constate amèrement M. Albissaty. La France et l’Union entretiennent des relations exécrables avec certains belligérants ; il en est ainsi de l’UFDD, hostile au déploiement de l’Eufor, dirigée par le général Mahamat Nouri. Dans un communiqué du 29 novembre 2007, le porte-parole du mouvement, M. Mahamat Hassane Boulmaye, affirmait : « Nous avons passé un stade parce que la France participe directement à la guerre aux côtés des soldats du tyran Déby (8). »

Si M.\fNicolas Sarkozy a réaffirmé, en marge du sommet franco-italien, à Nice, le 30 novembre 2007, que les menaces de la rébellion ne remettaient pas en cause la pertinence de l’Eufor, le rejet de la politique française au Tchad par certains des acteurs du conflit conforte néanmoins les réticences de la plupart des pays européens à lui octroyer des troupes.

Les malheurs de l’Eufor incitent à repenser les initiatives de paix en Afrique, encore trop dépendantes des seuls cadres étatiques. Il s’agit d’associer dynamique transnationale et implication de multiples acteurs du conflit. En sollicitant toutes les parties – y compris ceux que William Zartman appelle les rogue factions ou « factions voyous/criminelles » (9) – dans la recherche de la paix, il s’agit aussi de limiter leur capacité de nuisance (10). La lutte efficace contre les crises passe par un soutien effectif des mécanismes institués à l’échelle sous-régionale.

Malgré des efforts observés en vue d’une autonomisation des moyens, l’Afrique subsaharienne ne peut encore assurer sa pleine souveraineté avec efficacité. En effet, ses initiatives demeurent fragiles et sous-utilisées. Par exemple, la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (Ceeac) a mis en place le Conseil de paix et de sécurité d’Afrique centrale (Copax), un organe de maintien de la paix et de la sécurité qui reste en léthargie depuis sa création en 1999. On se souvient que le déploiement de l’Ecomog (11) – force de maintien de la paix de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) – en Côte d’Ivoire, en 2002, a permis de baliser le terrain pour une intervention de la force « Licorne » ; mais aussi de la mission des Nations unies qui devait se déployer par la suite.

Cela exclut une intervention directe, et paternaliste, des forces occidentales. La neutralité de ce type d’action se révèle souvent sujette à caution, compte tenu des liens historiques et surtout des intérêts politico-économiques, voire stratégiques, qui unissent les acteurs des conflits – Etats compris – aux décideurs politiques des pays intervenants. La résolution 1778 du Conseil de sécurité souligne ainsi que la mission de l’Eufor devra aussi préparer le terrain aux 26 000 hommes de la Mission des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour (Minuad) et aux 350 hommes de la Mission des Nations unies en République centrafricaine et au Tchad (Minurcat) qui se déploieront d’ici à la mi-2008.

Léon KONGOUN